Vers la fluctuance

Préambule


Salvação m'est apparue, avant toute chose, comme un village, une communauté d'hommes et de femmes, vivant dans un contexte géographique spécifique, la varzea, fluctuant entre terre ferme et zone lacustre, baignant 4 mois par an dans le lit du fleuve Amazone en crue. C'est la relation des gens à leur environnement qui m'intriguait et continue à me questionner. Comment le considèrent-il ? Puis-je observer en quoi le fait de vivre dans ce contexte géographique, à mes yeux spécifique, influence leur manière de penser, de se penser et de vivre ?
Une première question se pose : Est-il possible de décrire, à qui n'y est jamais allé, ce à quoi ressemble ce village d'Amazonie où j'ai vécu, la façon dont les gens y vivent et dont eux-mêmes conçoivent leur environnement ? Un premier objectif : décrire, avant toute chose, pour susciter des images, faire sentir la vie qui y règne et qui l'anime, pour que les images ne restent pas sages, qu'elles se bousculent, qu'elles participent aux rêveries du lecteur, qu'elles le hantent, qu'il s'en méfie, tellement c'est autre, différent, singulier, étrange, et qu'il s'en intrigue, parce qu'elles sont aussi, par certains côtés, semblables, familières et proches.
En fait, écrire pour exprimer une expérience qui devrait nous être quotidienne, si le quotidien n'affaiblissait de jour en jour notre aptitude à l'étonnement et à la rencontre. Exprimer notre fluctuation d'être, la façon dont il se "déforme", se modifie, et s'altère selon les situations, les lieux, les gens, l'état de notre santé ou la qualité de notre sommeil. Car c'est ainsi, nous sommes multiples, parfois même, pour reprendre le titre d'un livre de J. Kristeva, "étrangers à nous-mêmes" . Donnons-nous une ligne de conduite et voilà surgir le plus ample des vêtements, presque son substantif : l'habit-ude. Metro-boulot-dodo, a-b-c-d, 1-2-3, "tiens voilà du boudin", "je pense donc je suis" etc..
Nous allons donc tenter de sortir des "prêts-à-penser" et d'avoir une attitude neuve face au monde, de ne pas se cloîtrer dans des habit(ation)s mornes et figées, mais de sortir de chez soi et d'en visiter d'autres, d'aller au grand air, de découvrir le monde dans sa polysémie. Pour cela, il y a, entres autres, un village qui se nomme Salvaçao et des gens qui y vivent, Cleide, Ojma, Fabricio... J'ai envie de vous faire part d'une expérience devenue peut-être rare, celle de la rencontre avec l'ailleurs et ceux qui l'habitent.

Do outro lado do mar

[de l'autre côté de la mer]

 

 

L'Amazonie, vue de loin, est en partie celle, mythique, dangereuse et inexpugnable que ses premiers explorateurs découvraient par les fleuves, à bord de pirogues et à la seule force de la pagaie. Celle qui donna naissance à une cartographie fabulée, peuplée d'Amazones au sein droit tranché et d'Eldorados gorgés d'or, de gens "nus, féroces et anthropophages"1, de têtes réduites et de "bestioles" de toutes sortes. Elle est aussi, celle que diffusent nos médias (et que nous scrutons depuis nos canapés) : "poumon" de la planète ravagée par la déforestation et peuplée d'indiens qui luttent pour leur survie et leurs droits. Celle des "raids", qui fut surnommée "l'enfer vert", et celle des grands écrans, celle de "La forêt d'émeraude"2, magnifique et menacée et celle de "Mission"3, aux paysages grandioses. Elle est aussi celle, plus crédible, plus familière, mais toujours "lointaine", perçue au travers de nos lectures : Jean de Léry et son "Voyage faict en la terre du Brésil"4, Claude Lévi-Strauss et ses "Tristes Tropiques"5, Philippe Descola aux "Lances du crépuscule"6, Francis Huxley et ses "Aimables sauvages"7, Pierre Clastres et sa "Chronique des indiens Guayaki"8. Celle enfin, qui prend le pas sur la réalité, qui donne à voir quelque chose d'exceptionnel : "Celui qui n'a jamais fréquenté la nuit amazonienne ne sait pas jusqu'où la nature peut pousser ses possibilités" écrit F. Laplantine, et d'ajouter, " La nature et aussi les êtres humains"9.

C'est un regard certes complexe, à la fois ethnique, politique, géographique, ethnographique et onirique mais ce n'est encore qu'une Amazonie perçue au travers de (lectures, films, documentaires, un imaginaire "mythique") et non de visu, formée depuis un regard, un contact et un vécu personnels. Car enfin, sur place, il n'y a pas vraiment de forêt. Seulement des orées denses, des sentiers étroits, des cours d'eau. On ne voit pas de forêt. Jamais. On est toujours dedans. La « forêt amazonienne » ne semble exister, en tant que telle, que pour nous, qui en sommes loin.

Scène d'un soir

 

Mon premier contact amazonien, n'était pas vraiment un face-à-face, rien qui ne permette l'élaboration d'un certain regard, tout juste un aperçu, un entr'aperçu. C'était depuis un de ces bateaux en bois à deux étages qui écument l'Amazone, chargés de hamacs et de gens, les cales débordantes de fruits et de caisses. Je venais de Cayenne et m'apprêtais à traverser le delta amazonien de nord en sud. C'était à bord d'O bom Jésus, en transit entre Macapa et Belém. J'ai écrit "en live", sur un carnet, l'embarquement et le voyage :

 

Terceira Feira dia 8 de Feveirero. O bom Jésus. Porto Santarem-Belém : 40 réais.
Il revient de Belém. Depuis les soutes, des hommes déchargent des sacs de patates, d'oignons, de tomates vertes, des choux, des oranges. Les passagers installent leurs hamacs qui bientôt recouvrent le ponton. Circulant parmi nous, des vendeurs de journaux, et de t-shirts de Macapa. Des vendeurs de "jouets" ("jouets" c'est à dire : un chien en plastique qui remue la tête, un pistolet à fléchettes, des jeux de cartes, des peignes). Depuis le quai on nous propose des pommes, des oranges, du café, des galettes au lait concentré sucré.
Près de moi, à ma droite, une femme qui donne la tétée. Près de moi, aussi à droite, mais en haut : un hamac vert, vide pour le moment. A présent les hommes (équipage ?) chargent des produits manufacturés : électroménager, chaises, menuiserie.
Le départ : beaucoup de gens regardent le rivage où se disperse peu à peu la cohorte des vendeurs. Quelques mains s'agitent vaguement et puis, de je ne sais où, frais : le vent. Sur plusieurs niveaux à présent, les hamacs. Et puis le calme : moins de mouvement, moins de bruit. Les hamacs vides volent dans les visages. Une main se pose pour les calmer. Cette vielle dame essaye de le nouer. Elle y parvient finalement en y faisant un chignon.
Les bagages : de toutes sortes, cartons, sacs plastiques, sacs à farine, sacs en paille tressée, valises, sacs à dos, bouteilles de gaz, ventilateurs, mallettes, filets à fruits, sacs en toiles de coton, boites de chaussures, bassines, housse de guitare, poussettes, sacs à main, sacoches ventrales, cantines isothermes en polystyrène (je ne trouve plus le mot spécifique), sac en papier, sacs de sport, cartable. Je suis étonné qu'à chaque regard, je trouve pendant un bon moment, quelque chose de nouveau, de plus. Diversité.
Finalement, d'où je suis, dans le hamac, je ne vois pas beaucoup de gens. Que des tissus arrondis et colorés où des orteils se mêlent aux cordages.
Devant moi, les eaux argileuses, couleur de glaise (!) de l'Amazone. Là où le regard porte : plus loin, la forêt peuple toutes les terres que l'on croise. "Débordamment". Abondamment. De temps en temps, assez souvent, il y a des maisons en bord de fleuve – sur pilotis. Et très souvent, presque toujours, avec un ponton et des enfants sur des petites barques de forme allongée, qui viennent vers nous et sont ballottés par la vague d'étrave. Un homme près de moi lance dans l'eau un sac plastique bien fermé. Les enfants rament dans sa direction. Je demande à l'homme s'il y a quelque chose dedans, il me dit que non avec un sourire que j'interprète "espiègle".
Rencontre Roberto ( "prefiro Berto"), qui est professeur de capoieira près de Recife. Il me dit qu'il aimerait bien habiter ici (il désigne une maison sur le rivage) mais "ce n'est pas possible".
- pourquoi ?
- La langue… et les gens d'ici ne veulent pas.
J'observe un bâillement. Pas de main (mais de belles dents, quoique…).
- .. Et qu'est ce qu'ils font les gens ici ?"
- "Sò morrar ". [habiter, seulement.]
Il pleut, on dénoue les ficelles pour dérouler une bâche de plastique.
Mercredi
Je me réveille. Ce carnet est empli de mémoire, de souvenirs, mais aussi d'oubli. Tout ce blanc de feuille que je ne noircis pas. Bruit de sacs et voix de ceux qui sont déjà réveillés. Silence de ceux qui dorment encore. Les néons s'allument (c'est mieux pour écrire). Des gens commencent à défaire leurs hamacs, à les dénouer.
Les enfants des pirogues viennent braver l'étrave pour lancer un "grappin" (bout de fer tordu) dans la partie basse du bateau. Ils tirent sur la corde et viennent s'accrocher. Solidement. Je ne suis pas le seul à regarder la scène. Elle est périlleuse et attire les badauds qui commentent chaque geste. Les enfants vendent des fruits de la forêt. J'ai goûté le mari dont on ne mange que la chair en surface. Goût "spécial", pas très sucré, un peu rugueux et bon à mon goût. Cœurs de palmiers. On me parle d'autres fruits " assailli (?) " et" abaixu (?)"
L'Amazone que je regarde avec le jour à venir et des images en moi, entièrement nouvelles mais pleines. Qui se forment, qui me forment. Déformation. Et ici encore, le sentiment de vitesse, d'aller relativement vite, "relati-rivagement".
- Prendre le temps d'écrire cette scène du soir, vue depuis le bateau -
Une attirance pour la vie des Indiens (qui me semble s'écouler à un autre rythme) (saveur des fruits da floresta). Hier, je demande à Louis, dans quel sens coule le fleuve. Si nous remontons son cours ou le descendons. Il ne sait pas et regarde l'onde un moment. Il ne sait pas.
Hier, la forme du sillage. Les vagues d'étrave.
Arrivée à Belém.
De loin, je ne sais si ces hautes formes que je distingue sont de grands arbres ou des buildings (je n'ose croire que ce sont des buildings)... Des buildings ?!
New York Amazonia.
***


Je redécouvre aujourd'hui mes réactions. J'avais oublié mon étonnement devant les eaux "couleur de glaise"; oubliées aussi cette rapide description d'une marumba et mon ignorance : incapable de discerner le sens d'écoulement des eaux, ne sachant même pas si les riverains parlent le portugais, je les désigne sous le terme générique de "Indiens." De même pour l'orthographe des fruits açai et baxu que je ne sais alors ni entendre ni orthographier.

Je me souviens très bien de cette "scène du soir, vue depuis le bateau". C'était comme un "coup de foudre". Je m'étais refusé à l'écrire pour ne pas la froisser et la jeter par dessus bord en boule de papier, car je me sentais incapable de décrire ce que j'avais vu. Elle s'inscrivait dans un autre rythme et tout allait trop vite. Il me fallait prendre le temps d'écrire et il semblait déjà manquer.
C'était pourtant simplement une maison de bois sur pilotis, encastrée dans une rive, au milieu d'arbres. Des petites lumières filtraient aux travers des planches et l'on pouvait distinguer, à l'occasion d'un interstice plus large que les autres, les braises rougeoyantes d'un feu. Dans l'encablure de la porte et depuis la fenêtre, des gens nous regardaient passer. Immobiles et silencieux. Le soir tombait et le ciel était d'un bleu profond. Tout mon être semblait tendre vers ce lieu et ces gens. Mais le bateau filait vite et m'emmenait, m'arrachait à cette ambiance et au sentiment de paix et de calme que j'y attachais. Je venais de voir passer sous mes yeux l'éphémère reflet d'une vie que je rêvais de vivre.

 

Détours et dérives

(Juste un peu de cette mélancolie de celui qui doit patienter avant de retrouver ce qu'il n'a pu qu'effleurer)
Des impératifs administratifs et universitaires m'obligeaient pour le moment, à me rendre dans le Nordeste, à Fortaleza. Non loin de là, sur une rive de l'atlantique, à Morro Branco, sept semaines après mon "coup de foudre".

Le 24/03/2000, Fortaleza
Je suis en patience. Il y a eu des choses belles. Il y en a Avenir. Il y a en moi ce souvenir de l'océan et aussi le regard d'un poisson que l'on a pêché. Un soir aussi, sur le fleuve Amazone, comme la rencontre de mon désir, un moment qui oriente mon avenir, un lieu que j'ai trouvé immensément beau, d'un calme et d'un rythme et d'une paix et d'un silence en belle résonance, en accord avec ma tristesse et avec ma joie.
Je vais bien.
***

Un mois et demi plus tard, je reprenais le chemin de Belém et de l'état du Pará.
A Belém, je rencontrais T. Valentin10, alors doctorant en Anthropologie à Lyon, qui m'a invité chez lui et à qui j'ai fait part de mon envie de connaître et de partager la vie des riverains de l'Amazone. Il avait lui même effectué son mémoire de maîtrise dans ce milieu et nous avons passé une longue nuit à en parler. Il m'apprit de nombreuses choses sur la varzea et ses habitants et mit à ma disposition les ouvrages qu'il possédait à ce sujet. Mais j'étais impatient de partir, il téléphona à un de ses amis, Marcus Martins, qui accepta de me recevoir. Il vivait chez sa mère, à Alenquer, sur la rive gauche de l'Amazone, en face de Santarém, deuxième ville de la région du Pará (après Belém).

11/06/2000, Belém
Je pars demain. A 7 heures au port de Belém. 3 nuits à dormir sur les flots de l'Amazone jusqu'au port de Santarém. Ensuite je ne sais pas encore, je ne sais rien, je suis juste empli d'images et de rêves: voyages en pirogues et aussi le fleuve Trombetas. Anciennes colonies Noires, Quilombos, ces villages formés à l'origine par la fuite des esclaves depuis les exploitations vers la forêt et il y a aussi toutes ces légendes que les gens racontent là-bas, qui parlent d'encantados (des "enchantés") et de cités des profondeurs où ils habitent, il y a aussi leur musique que je n'ai encore jamais ni entendue ni dansée et peut-être une perle, merveille que je n'ai pas embrassée.
enfin...
je ne sais ce qu'il y a là- bas, mais je vais y faire un tour.

 

 

Aux abords

C'est encore tout chargé de ces images que je débarquais chez Marcus, à Alenquer. Il m'apprit que le fleuve Trombetas était interdit d'accès, qu'il fallait des laisser-passer pour entrer dans une ville qui était la propriété d'une grosse compagnie minière et que, par ailleurs, c'était une ville dangereuse, peuplée de garimperos (chercheurs d'or) sans foi ni loi. Je ne sais toujours pas à quoi m'en tenir réellement, mais la conviction avec laquelle il me dit cela me fit abandonner le projet d'une excursion là bas, dans les anciens quilombos.
Un frère de Marcus, Paulinho, m'a invité chez lui à Curuá. C'est un village sur la terre ferme qui s'étend le long d'une varzea. La maison de Paulinho est à moitié sur pilotis, l'eau venant chaque année inonder son jardin. Je suis resté un mois à Curuá. J'y ai, entre autres, fait mes premières excursions en canoë, appris les rudiments de la pêche, les noms de certains poissons et participé à la fabrication de la farinha de mandioca (farine de manioc) depuis l'arrachage des bulbes jusqu'à la torréfaction. Mais c'était vivre en varzea que je voulais.

 

 

Le lointain n'est pas affaire de distance. Tout dépend des obstacles et des moyens que nous avons de les dépasser. En ce sens, une autre rive peut être insurmontable à rejoindre, et lointaine alors même qu'on la contemple.

La varzea était à seulement quelques heures de bateau mais n'était encore emplie que de mots : des noms de village que les gens de la ville d'Alenquer (et certains en étaient pourtant originaires, ils y étaient nés, y avaient passé leur jeunesse et une partie de leur famille y vivait encore) me déconseillaient de "visiter" à cette période.
Selon eux, il eut été "meilleur" pour moi et bien plus agréable, d'aller aux cascades, ou bien de visiter la "Ville de pierre", également appelée "Cité des Dieux" et dont des prospectus vantaient le "mystère" des origines : est-ce la nature ou bien d'anciens peuples aujourd'hui disparus qui auraient façonnés ces rochers aux formes évocatrices, aux allures de têtes humaines ou de chapeau de Napoléon ?
L'observation de quelques photos prises là-bas, montrant au premier plan Maria, souriante et belle, en maillot de bain, dans une position de top-model et, en arrière plan, les pierres en question, ne me donnait à voir qu'une petite curiosité géologique, détournée en attraction touristique. Rien qui ne m'eût tenté. Ces propositions, à l'inverse de l'effet désiré, renforçaient mon désir de connaître la vie d'un village de varzea, de me frotter aux rugosités d'une vie qui rebute au tourisme. Cinq semaines après mon arrivée à Alenquer, voyant que je ne me rendais pas aux diverses recommandations, 'ta feio agora [c'est laid à cette période], tem muito carapaná lá ! [ il y a beaucoup de moustiques là-bas !], tem nada pra fazer [ il n'y a rien à y faire ], tem visagems lá [ il y a des "fantômes" là-bas], un ami de Marcus, Aldemi, dont la mère vivait dans un petit village de varzea, Salvação, me proposa (enfin!) d'y "faire un tour".
J'y resterai finalement quatre mois. Séjournant tout d'abord, chez "a vóvó " (la grand mère), mère d'Aldemi, puis chez la famille de Cleide, une fille du village avec qui j'ai sympathisé. Nous avons embarqué à bord du Caridade. C'est lui qui me fit passer d'un lointain privé de détails, entre-aperçu au travers des planches, à un quotidien vécu.

Traverser

 

 

Je voulais vivre cela : un voyage de la lenteur (...). Prendre des chemins qui soient l'inverse des autoroutes : des voies lentes

Après avoir mangé, dans l'une des nombreuses cabanes de planches sur pilotis qui bordent le port d'Alenquer, un acari largement arrosé de farinha de mandioca (farine de manioc), nous avons emprunté la longue planche étroite et souple qui menait à bord du Caridade. Ce jour là, nous étions une quinzaine à bord, l'ambiance était relativement joyeuse et curieuse de ma présence. Le voyage était également, j'ai pu le constater par la suite, l'occasion de discuter et de se reposer. Il a fallu 5 bonnes heures pour joindre Salvação.

***
Départ pour Salvação.
Dans le bateau. A l'avant (extérieur et bancs), les hommes. Au centre des sacs de farinha, bananes, pain. Assises sur des bancs ou des tabourets, les femmes discutent avec entrain. Les enfants sont "affairés". Aldemi, dort dans un hamac et moi j'écris. Debout et courbé parce que je suis "grandão" [très grand] ici. En partie arrière ("quarto" moteur), d'autres hommes et une femme qui vient d'y entrer. Il y a aussi dans un angle un placard marqué "cozinha" [cuisine]. Elle s'y affaire. Nous sommes encore dans des cours d'eau larges.
A l'horizon, le vol des Garças-brancas (qui fut comme une brume la première fois que je l'aperçus). Allongée sur le plancher du bateau, une fillette se fait ausculter avec patience et minutie les cheveux et le cuir chevelu par une autre fillette (Ce doit être agréable parce qu'elle s'est endormie).
La "cuisinière" distribue le café. A chacun une tasse. Chaud et très sucré. "O viaje é menos longe por cima, nao ?!" [le voyage est moins long par en haut, hein ?!] me dit le propriétaire du bateau.
La cloche a sonné deux fois puis une et le bateau ralentit et dérive doucement jusqu'à un petit ponton de bois, prolongement à fleur d'eau d'une marumba. Un homme descend, désamarre un "casco" (canoë) et, avec son petit sac plastique, où transparaît un tube de dentifrice et une paire de sandales, il s'installe et rame vers sa (?) maison.
Un coup de cloche, le moteur se met à hoqueter, puis deux, il atteint son régime de croisière. Nous repartons.
"Chegamos" me dit Aldemi avec un sourire. Bientôt, c'est nous qui allons descendre...
De nouveau sonne la petite cloche. Le bruit du moteur baisse en même temps que son allure et donne à entendre le clapotis des eaux et les pépiements des oiseaux et les gens qui parlent et les regards eux-mêmes prennent voix.
Une pirogue s'approche avec à son bord un homme. C'est Robério, le frère d'Aldemi. Il aborde le long du Caridade, me demande comment s'est passé le voyage et me dit d'embarquer. Aldemi reste à bord avec mes bagages : un sac à dos et les sacs de nourriture que j'ai pris soin d'acheter avant la départ, pour participer aux contraintes liées à ma présence. Je paye le propriétaire du bateau, 2 réals par personne, soit 4 réals pour moi et Aldemi. Puis j'entreprends de m'embarquer. Je pose un pied hésitant dans la pirogue, qui vacille et menace de verser, puis m'installe à l'arrière. De l'eau commence à s'infiltrer par gros filets et Robério me fait signe de me mettre bien au centre, sur le petit banc de bois. Puis il commence à ramer.

 

 

[Le film dans son entier, 22mn, Vivre dans le fluctuant, est visible ici]

Derrière nous les gens nous regardent depuis le Caridade et l'ambiance est aux rires. Peut-être voient-ils que je ne suis pas à l'aise, que chacun de mes mouvements fait dangereusement tanguer la pirogue ? Je me cale et ne bouge plus.
La pagaie qui plonge régulièrement dans l'eau brune fait un bruit d'eau de tonalité assez basse, qui rythme le mouvement. A une vingtaine de mètres, la marumba est semblable à celle que j'avais vue depuis le bateau entre Macapa et Belém, en bois, sur pilotis et surtout, il y a le même silence, le même calme et des gens qui nous regardent venir. Mais cette fois je vais à leur rencontre au rythme lent et fluide d'une pirogue, dans le dénuement d'un tronc d'arbre creusé et non à bord d'un bateau de croisière qui navigue de grande ville en grande ville sur les "autoroutes" amazoniennes, larges bras de fleuve où viennent se déverser les igapós aux allures de "rhizomes".
" O Francès chegou !" (le Français est arrivé !), hurle Robério.
Les enfants sortent de la maison et viennent à notre rencontre, sur le ponton qui sert d'embarcadère.

 

 

" A vovó ", la grand-mère, mère d'Aldemi et de Robério, m'accueille, me demande comment s'est passé le voyage puis me met en garde, en montrant le paysage : " Olha, 'ta féio agora ! 'ta cheio ! " (Regarde ! C'est laid maintenant ! C'est "rempli" !)

J'ai regardé.

Effectivement nous étions au milieu des eaux, au milieu d'un fleuve qui s'écoulait sous la maison, je pouvais le distinguer au travers des planches du parquet. A notre droite, une île formée de capim [des herbes flottantes] ondulait dans les vagues du sillage que laissait le Caridade déjà en route vers d'autres escales où il déposerait le reste de sa moisson d'hommes et de femmes chargés des provisions de la ville.
Aldemi et Roberio nous ont rejoints, mon sac posé à l'abri des infiltrations d'eau, sur le banc central. Je m'attendais à voir passer l'un de ces bateaux à deux étages avec à son bord un Yoann voguant trop vite vers des autoroutes, cherchant le temps pour ressentir un rythme perçu fugitivement dans les regards et les gestes d'une scène du soir.
J'étais de l'autre côté !

J'aurais vraiment aimé qu'il passe ce bateau et que je sois de ceux qui mendient des sacs vides, emplis d'air, de cet air espiègle de celui qui l'a lancé. Je ne lui ai pas dit que c'était ça que je voulais et que pour moi c'était beau. A vovo (grand mère) m'a invité à entrer, à ne pas être gêné d'entrer, "Entra ! Não tem vergonha não ! " (Entres ! n'aie pas de gêne, non !) et je suis entré.

 

Les photos sont des captures d'écran tirées de vidéos réalisées par l'auteur. Merci à Cleide, Leno, Fabricio, Ojma, les enfants de Tia Julia, Robério, Lindalva et leurs enfants. 

1   H. Staden, Nus féroces et Anthropophages (1557), collection point, Éditions Métailié, 1979.
2   J. Boorman (réal.), La forêt d'émeraude, 1985.
3   R. Joffé (réal.), Mission, 1986.
4   J. de Léry, Histoire d'un Voyage en Terre du Brésil, Librairie Générale Française, 1994.
5   C. Lévi-Strauss,Tristes tropiques, collection Terre Humaine/Poche, Plon, 1955.
6   P. Descola, Les Lances du crépuscule, collection Terre Humaine/Poche, Plon, 1993.
7   F. Huxley, Aimables sauvages, collection Terre Humaine/Poche, Plon, 1980.
8   P. Clastres, Chronique des indiens Guayaki, collection Terre Humaine/Poche, Plon, 1972.
9   F. Laplantine, Transatlantique, Entre Europe et Amériques latines, Payot et Rivages, 1994, p. 174.
10  Thierry Valentin est aujourd'hui doyen de l'Université Lumière Lyon II